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Archive for the ‘Témoignages’ Category

Après le rappel des faits de mon agression par la présidente, parole à été donnée aux prévenus. Ils ont persisté à nier, le 1er ne cachant pas ses convictions nationalistes mais pas nazis, le 2nd reconnaissant des convictions ni nationalistes ni nazis. Les 2 se défendant de tout racisme dans leurs convictions. Ils ont répondu aux questions de la présidente sur les faits, mais aussi sur d’autres faits de violence sur lesquelles les prévenus ont depuis été condamnés (chose qui n’avait pas été faite en 1er instance où la présidente précédente ne voulait pas entendre parler de ces autres affaires).

Parole m’a été donnée pour que je raconte mon agression (chose qui n’avait pas été faite en 1ère instance). Puis j’ai répondu aux questions de la présidente sur les doutes que j’avais émis pour l’identification de mon second agresseur. Doutes qui, comme je l’ai rappelé, s’expliquaient par le fait que j’avais changé de travail et que j’essayais de ne plus repenser à cette agression. Le Presidente m’a demandé pourquoi j’ai répondu aux premières questions de mes agresseurs (cad : es-tu musulman ? Depuis combien de temps es-tu en France ?)
J’ai répondu que je m’autoformais à des techniques de communication non violente. Que c’était une manière pour moi d’essayer de désamorcer risqua situation. « Aviez-vous eu peur dès le début des questions ? » Oui, j’avais peur depuis le début lui ai-je répondu. Elle m’a demandé si je travaillais en ce moment. Oui, depuis début mai, lui ai-je répondu.
L’avocat de mon second agresseur m’a ensuite demandé si je connaissais avant les deux prévenus. Non lui ai-je répondu. « répondez à la présidente s’il vous plaît ». Non, ai-je répondu à la présidente. Ensuite, mes avocats Maître BRAUN et Maître GAFSIA ont plaidé pour mes intérêts. Puis l’avocat de la LDH, Maître MONTASSIER, a plaidé en tant que partie civile.

Ensuite, l’avocat général a exprimé son étonnement quant au jugement prononcé en 1ère instance. Il a pointé les contradictions dans les motivations qui ont amené à la relaxe de mes deux agresseurs au bénéfice du doute. Il a même dit qu’il avait l’impression qu’il m’était reproché, dans ce 1er jugement, les doutes que j’avais émis pour l’identification de mon second agresseur. La culpabilité ne fait aucun doute pour lui, il a requis les mêmes peines qu’en 1ère instance (18 mois dont 12 avec sursis pour les 2, obligation de soins pour le 1er). Et il a demandé en plus la privation des droits civiques pendant 5 ans pour les 2.
Les avocats de la défense ont pris la parole. Ils ont exprimé leur mécontentement face aux réquisitoires de l’avocat général, ont tenté de semer le doute en isolant les faits, ont invoqué la présomption d’innocence que j’aurais bafoué, tout en ne remettant pas en cause ma probité et en condamnant l’agression inadmissible que j’avais subi.

Enfin, parole à été redonnée à mes agresseurs, qui nient cordialement être les auteurs de mes agressions.

Jugement en délibéré le mardi 3 juillet.

Un grand merci à tous mes avocats, à ma famille, à mes amis, à mes frères et sœurs.
Pensée à mon père (Allah rahmou), à ma mère. Et pensée à toutes les victimes qui n’osent pas porter plainte et qui continuent à souffrir en silence. Merci à celles et ceux qui sont venus me témoigner leur soutien par leur présence pendant les deux audiences. Et merci à tous les citoyens et sous-citoyens de quelque confession ou pas qui m’ont exprimé leur chaleureux soutien.

Dieu merci que je sois musulman, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée.

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C’était la deuxième interview radio que je donnais. La première interview s’était plutôt bien passée. Je m’étais juste contenté de rester sur les faits. Je m’étais juste contenté de dire que la première qualification de ma plainte déposée dès le lendemain de mon agression ne faisait pas mention de la circonstance aggravante de racisme. Ou, plus précisément, de la circonstance aggravante suivante : « en raison d’une appartenance à une religion réelle ou supposée ».

Je venais juste de poster des documents pour mes avocats. A la sortie du bureau de poste, mon téléphone sonna. C’était pour donner une interview en direct sur Radio Bleue (comme mon œil droit à l’époque). Il me fallait absolument trouver un endroit calme afin de donner l’interview dans de bonnes conditions. J’aperçus une cabine téléphonique dans laquelle je me réfugiai. Ouf, ça y est. Voilà que j’étais en direct.

« Un jeune musulman raconte son agression dans les Yvelines. Avec nous en direct, Nouredine RACHEDI.

Nouredine RACHEDI bonjour ! Pouvez-vous donc nous raconter ce qui vous est arrivé dans la nuit du 24 au 25 juillet dernier, c’est bien ça ? »

C’était bien cela. »

Je raconte les faits tels que je les avais racontés au commissariat, c’est-à-dire tels qu’ils se sont produits. En répondant, j’ai donc affirmé : « le premier me demande si je suis musulman. Je réponds oui. » J’ai déroulé le reste du court interrogatoire digne d’un contrôle au faciès des plus caricaturaux (et sans récépissé).

Puis vient la seconde question qui m’a littéralement assommée : « Donc selon vous, il s’agit d’une agression raciste ? »

Stupeur ! 1 seconde de silence pendant laquelle des tas de pensées se bousculaient dans ma tête. Il y avait l’adrénaline. Il y avait la peur de répondre à côté. Il y avait la nécessité de répondre vite. Tiens… Ca me rappelle il y a encore quelques jours lorsque je devais répondre sous la tension que mes agresseurs avaient instauré afin de mener leur interrogatoire. Bien sûr, j’étais un peu plus en sécurité dans cette cabine téléphonique que dans ce parc des sources de la Bièvre. Mais il fallait répondre. Alors, sous l’urgence :

« Selon moi ? S’agit-il d’une agression raciste ? Mais c’est évident ! C’est même tellement évident pour moi que je ne comprends pas comment cela ne puisse pas être évident pour vous !

–          Nous posons seulement la question pour nos auditeurs, reprit le journaliste

–          Et je réponds seulement à vos auditeurs. Mais pour vous ? C’est évident ? lui demandais-je

–          Je suis là pour poser les questions, me répondit-il de façon si prévisible

–          Je suis là pour vous dire que votre question est violente pour la victime de l’agression raciste et islamophobe que je suis. Mais nous ne sommes pas obligés de poursuivre, si l’interview prend cette tournure. »

Mon Dieu ! Mais qu’est-ce qui me prend ? J’ai la chance d’avoir une interview, et moi, je m’auto-sabote ainsi ? …. Oh et puis zut ! Rien à foutre ! Et la sacro-sainte parole de la victime, pourquoi n’y aurais-je pas droit, moi ?

Le journaliste reprit ainsi la main :

–          Très bien, nous allons poursuivre l’interview, cela devrait bien se passer, asséna-t-il avec beaucoup d’assurance

–          Cela devrait bien se passer, répondis-je, en tentant de me calmer. »

L’entretien s’est poursuivi tant bien que mal. J’aimerais beaucoup retrouver cette interview pour vérifier si tout s’est déroulé comme je le raconte, en sollicitant ma mémoire quatre ans après. Oui, juste pour vérifier. Vérifier la violence de cette première question. Est-ce bien cette question-là qu’il a osée me poser ?

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Nous étions à peine deux semaines après mon agression islamophobe.

J’avais rendez-vous ce jour-là vers République, dans les bureaux du journal « Libération », afin qu’ils écrivent un article sur mon affaire. Il pleuvait des cordes ce jour-là.

Un jeune étudiant, touché par mon histoire dont il avait eu connaissance via le réseau des dérouilleurs, tenait absolument à me voir avant de s’envoler pour les Etats-Unis, où il devait entamer une année d’étude capitale. Il avait pris contact avec moi par mail, et il me disait que mon histoire l’avait touché et qu’il voulait m’offrir un cadeau. « C’est juste l’histoire de cinq minutes, donne-moi un endroit où je peux venir te voir, au moins que je t’adresse mon soutien ». Je lui ai donc donné rendez-vous à République, juste avant mon rendez-vous avec les journalistes.

Je m’étais abrité sur une terrasse couverte d’un des restaurants de la place, afin de l’attendre au sec. Il m’a reconnu par la trace que je portais toujours à l’œil gauche et qui commençait déjà à partir.

« Je te remercie d’avoir accepté de me voir. J’ai été très touché par ce qui t’est arrivé. Moi et toute ma famille. On parlait de toi, de cette histoire complètement incroyable. Cet interrogatoire, ces questions… Est-ce que t’es musulman ? Depuis combien de temps t’es en France ? Et puis, la Yougoslavie… Trois jours après l’arrestation de Radovan Karadzic… Dis-moi d’abord, comment te sens-tu ?

–          Bah, je crois que ça aurait pu être bien pire. J’ai toujours mal quand je respire fort, j’ai mal au bas du dos quand je m’assoie, je me repose du mieux que je peux !

–          Ah, quand on a vu ta photo… Ah, ils t’ont pas loupé !

–          Tu sais quoi ? Y avait quelqu’un de l’autre côté du parc qui a du surprendre mes agresseurs. Pendant qu’ils me tabassaient, j’entends un de mes deux agresseurs dire à son copain « Aller c’est bon on se casse ! » Parce qu’il y avait quelqu’un qui a compris qu’il se passait quelque chose. »

Il m’a jeté un regard terrifié. Il avait très bien compris d’où je revenais.

« Courage mon frère ! Courage ! me répéta-t-il. Moi, je ne te connais pas, mais tout ce que je sais, c’est que Dieu, Il t’aime ! Oui, Dieu, Il t’aime ! Voilà, j’ai un petit cadeau de la part de toute ma famille, le voici ! »

J’ouvris le cadeau, tout ému. Il s’agissait d’une bougie parfumée dans un bocal de verre orné de motifs orientaux. J’étais très ému par le geste.

« Quand tu vivras des moments où tu te sentiras seul, tu pourras allumer cette bougie », me dit-il.

J’en avais les larmes aux yeux, et j’essayais tant bien que mal de me contenir. C’est alors que je lui tendis la main pour le remercier chaleureusement.

« Ce n’est pas fini, me dit-il

–           ??

–          J’ai un autre cadeau pour toi

–          Vraiment ? lui répondis-je étonné

–          Oui. C’est de la part de mon père. Il m’a demandé de te serrer très fort dans mes bras. De sa part »

Nous nous sommes serrés très fort ce jour-là. Moi, je pleurais, et je le remerciais infiniment. Lui, son père, et toute sa famille. Ce jour-là, il pleuvait des cordes.

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Je suis rentré tard chez moi ce soit-là. J’ai pris le train de banlieue qui me déposait à la gare de Saint-Quentin-en-Yvelines vers 00h45.

Dans le train, j’aime bien être en possession de lecture. Ainsi, j’ai toujours un livre qui traîne dans mon sac à dos. Ce soir-là, c’était Aimé Césaire qui m’accompagnait. Un petit opus que je ne me lassais pas de lire : le fameux discours sur le colonialisme. Déjà, dans ce train de banlieue, il était question de civilisation.

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde »

C’est par ces trois phrases que l’œuvre de Césaire débute. Ces trois phrases m’ont plongé durant tout le trajet dans un pamphlet contre le colonialisme. Certes, le colonialisme est une époque qui fait partie du passé. Certes, le statut de l’indigène n’existe plus administrativement. Mais je ne sais pas pourquoi, les mots de Césaire continuent toujours de vibrer très forts à l’intérieur de moi.

Ce soir-là, donc, je poursuis ma lecture. J’apprécie chaque passage. Et il y a plus particulièrement un passage que j’aime beaucoup, au point de m’y arrêter. De le lire plusieurs fois chaque fois que j’arrive à ce passage. Et déjà, il était question d’Hitler :

« Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des  barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.

Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. »

Lorsque deux nazis m’ont abordé quelques minutes plus tard dans ce fameux parc, le livre de Césaire était rangé dans mon sac à dos.

« Est-ce que tu es musulman ?

–          Oui

–          Depuis combien de temps tu vis en France ?

–          Depuis toujours… J’y suis né…. J’y ai grandi…

–          Qu’est-ce que tu penses de la Yougoslavie ?

–          Pourquoi est-ce que vous me posez toutes ces questions-là ?

–          Parce qu’on est des nazis ! »

A cet instant-là, j’ai compris que l’affaire était très très mal engagée pour moi. Mon sang s’est glacé. Je me suis dit : « c’est pas possible ? Ils m’ont suivi dans le train ou quoi ? Ils le savaient que je lisais Césaire il y a quelques minutes ? »

Je me suis dit que je vais tenter les techniques de communication non-violente pour désamorcer la crise dans laquelle j’étais plongée malgré moi. Mes agresseurs ne m’ont pas donné le temps d’appliquer ces techniques. Il est des moments où les techniques au niveau des mots ne servent strictement à rien. Ou alors, c’est que je n’ai pas su comment les appliquer. Dans ce genre de circonstances, ce sont d’autres techniques qu’il convient de maîtriser.

Toujours est-il que ce soir-là, pendant que je me faisais rouer de coups corps à terre, j’avais mon sac à dos que je portais justement sur mon dos. Mon sac à dos a servi a quelque chose d’insoupçonné ce soir-là : il m’a permis d’amortir un peu la violence des coups de pieds que j’encaissais, ce qui m’a épargné une grande partie du dos. Et dans mon sac à dos, le livre d’Aimé Césaire et son discours sur le colonialisme. Ce petit opus d’une trentaine de pages a encaissé quelques coups à ma place. Oui, ce soir-là, Aimé Césaire m’accompagnait. C’est le Seigneur qui me l’a mis sur mon chemin… Grâce au discours sur le colonialisme porté sur mon dos, j’ai pu me relever.

Que le Seigneur soit loué !

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Tout d’abord, je suis touché par tous les messages de soutien que je reçois depuis hier. Depuis que je vous ai annoncé la date de mon procès suite à mon agression islamophobe. Il était temps, plus de trois ans et demi après les faits. Après le dépôt de ma plainte. La justice prend du temps. C’est tout à fait normal nous dit-on. Mais comme j’adore me victimiser, laissez-moi vous dire que si c’était moi qui avait agressé mes agresseurs, la justice aurait été bien plus expéditive. Quoi, vous ne me croyez pas ? On parie ?

Ensuite, laissez-moi vous remercier chaleureusement pour tout le bien que vous me faites qui avec vos messages d’encouragement, qui avec vos messages de consolation, qui avec vos messages de sympathie. Ces messages viennent de tous les citoyens épris de justice que vous êtes, quelles que soient votre confession ou appartenance sociale ou ethnique. Certes, beaucoup de musulmans ont été touchés par mon histoire. Mais pas que, loin de là. J’espère être tout aussi présent dans mon combat sur tous les autres racismes tels la négrophobie, le racisme anti-roms par exemple, le racisme anti-juif.

Entre temps, il a fallu se battre pour que ma plainte soit instruite avec la circonstance aggravante du racisme. Cela m’a coûté une médiatisation dont personnellement je me serais bien passé. Vous ne me croyez pas ? Vraiment ? Et bien, si jamais le parquet, dès le dépôt de ma plainte, avait retenu toutes les circonstances aggravantes (ne manquait que la circonstance aggravante de racisme, comme par hasard), je ne me serais jamais aventuré sur le terrain médiatique. Trop coûteux en énergie, en investissement émotionnel. Et que sais-je encore. Et puis, tellement peur de me retrouver coupable alors que je suis victime, pour une virgule mal placée, un mot mal pesé. C’est ça aussi, la condition moderne du musulman en France (écrit sur le ton de la victimisation, bien entendu).

Ainsi, ce qui m’a fait le plus fait mal, dans toutes les réactions suscitées par cette agression, ce sont celles et ceux qui me reprochaient de me victimiser. Leur logique est la suivante : j’adorerais ma place de victime. Exagérons (à peine) : cette agression, je l’aurais cherchée voire même mise en scène. Un peu comme une femme qui se fait violer, qui trouve le courage de porter plainte, et à qui on dirait : « mais tu l’as un peu cherché tout de même ! Regarde comment tu souris, regarde comment tu t’habilles »… C’est au fond la même logique : défendre l’agresseur contre la victime ou faisant passer le bourreau pour la victime et la victime pour un bourreau. Que du connu.

 

Je n’ai jamais regardé la couleur de peau de la victime pour reconnaître à la victime ses droits. C’est la moindre des choses. Mais ces procès en victimisation, par la fréquence à laquelle j’ai dû les encaisser, témoigne d’un profond malaise qui a déjà gangréné les esprits : une victime de confession musulmane n’est pas très rentable, ni médiatiquement, ni politiquement. Tous ces procès en victimisation ne sont qu’invitations feutrées et policées à fermer mon clapet. Et ça marche, puisque j’ai fermé mon clapet plus de trois ans. Mais je voulais au moins l’ouvrir un peu pour dire ceci : à tous ceux qui m’ont fait ces procès-là, soyez courageux, et faites plutôt ce procès aux vrais docteurs ès victimisation, à savoir, toutes celles et ceux qui surfent sur l’islamophobie qu’ils fabriquent et qu’ils alimentent. Tout ceci pour éviter de se responsabiliser un peu et affronter les graves réalités sociales qui minent ce pays et ce continent. L’emploi et le logement par exemple. D’ailleurs, je cherche un emploi dans le domaine du conseil en maîtrise d’ouvrage des systèmes d’information et/ou pilotage de projets informatiques.

Enfin, pour finir, une petite confession. J’ai combattu pendant des années les réflexes de victimisation qui existent chez moi et chez certains de mes frères musulmans. Ces réflexes existent d’ailleurs chez tout groupe discriminé. Je trouvais ces plaintes répétitives fatigantes. Je percevais ces plaintes comme des freins à notre développement personnel et collectif. Mais en luttant contre les mécanismes de victimisation, nous prenons le risque de nous couper des vraies victimes qui veulent être entendues et reconnues dans leur douleur. Des victimes de plus en nombreuses, fabriquées par le climat d’islamophobie et par toutes les politiques de tensions communautaires. Il y a un point d’équilibre à trouver entre lutte contre la victimisation et reconnaissance des victimes. Je le cherche encore. Puissent nos échanges contribuer à m’en approcher.

Nouredine RACHEDI

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Racisme à Chauny

A la demande d’un web média, voici les résultats d’une enquête que j’ai menée sur la montée du racisme dans la région de Chauny, département de l’Aisne.

 

Lorsqu’une victime d’agression raciste parvient à surmonter son traumatisme et exige que justice lui soit rendue, elle se heurte bien souvent au silence des médias dominants et à l’inaction des autorités publiques. L’histoire de Fethi B., ici exposée par Nouredine Rachedi, illustre bien cette réactivité à deux vitesses.

Depuis plusieurs mois déjà, la tranquillité des habitants de Chauny, une paisible bourgade de l’Aisne (Picardie), est troublée par une succession d’affaires à caractère raciste. Des incidents allant de l’insulte à des rixes plus violentes ont été régulièrement relayés par la presse locale. A l’instar d’autres endroits dans l’hexagone, les vieux démons nazis semblent connaître une nouvelle poussée.

L’affaire Fethi B., ex-professeur d’économie travaillant dans l’insertion des jeunes, est révélatrice à bien des égards d’une peur. Une peur ressentie par les victimes qui osent porter plainte. Cet ex-professeur est connu du village pour son engagement citoyen : il s’est déjà présenté aux dernières élections municipales sur la liste communiste. Il est connu aussi pour ses activités au sein d’une association de quartier dénommé AJIR, association qui s’est rapprochée du Collectif Contre l’Islamophobie en France suite aux derniers événements. Il effectuait son jogging le soir du 26 mars 2008. Deux jeunes individus, « de type européen », qui passaient en voiture, l’apostrophent en ces termes : « Sale arabe, sale bougnoule, on va faire ta peau ! » La victime dépose plainte le soir même à la brigade de gendarmerie de Chauny pour insulte à caractère raciste… et se retrouve en garde à vue le 18 avril 2008. Que s’est-il passé ? Une autre bagarre a éclaté en centre-ville le 5 avril 2008. Les premières constatations de la gendarmerie de Chauny, dès leur arrivée sur les lieux, font état d’une agression par huit jeunes hommes de type maghrébin d’un groupe de cinq personnes appartenant à la mouvance nazie, de type européen. Suite aux investigations des militaires, deux personnes sont placées en garde à vue. Lors de leurs auditions, les deux suspects mentionnent Fethi B., mais en qualité de témoin potentiel n’ayant pas participé à la bagarre. On peut donc s’étonner de l’opportunité d’une garde à vue, qui a duré huit heures et trente minutes. D’après la victime, « le gendarme qui m’a interrogé semblait convaincu de ma culpabilité, il a été très désagréable avec moi, il refusait d’entendre mes explications et posait uniquement des questions à charge. » Fethi B. ne compte pas en rester là. Il décide de porter plainte le lendemain pour diffamation…et enregistre sur une bande ses échanges avec l’adjudant. Le dépôt de plainte précise que le gendarme a dit à M. B. qu’il était « un enfoiré de menteur ». Le procureur d’Amiens classe l’affaire sans suite. La victime saisit le procureur général. Même son de cloche. La victime saisit alors le ministère de l’Intérieur, qui transmet à la gendarmerie de Chauny. M. B. saisit le député de sa circonscription et lui demande de saisir la Commission Nationale de Déontologie et de Sécurité (CNDS). Nouveau coup de théâtre survenu le 21 septembre 2009, quand cette autorité administrative et indépendante formule son avis et ses recommandations.

En voici quelques extraits :

« Non seulement l’adjudant pose des questions en s’appuyant sur des éléments mensongers, mais en plus, il prête des propos qui n’ont jamais été tenus à des personnes proches de M. F.B. en les nommant. Ces procédés d’interrogatoire sont inadmissibles et témoignent d’un manque de professionnalisme et d’impartialité de l’adjudant à l’origine d’un préjudice causé à la fois à M. F.B. et [aux deux suspects [interrogés] ». […]

« Les propos enregistrés sur la bande produite par M. F.B. sont inacceptables. Ils ont été prononcés manifestement dans le but de dissuader l’intéressé de porter plainte. » […]

« [La Commission] recommande qu’une procédure disciplinaire devrait être entreprise à l’égard de ce gradé pour le caractère déloyal des procédés employés lors des auditions de F.B. »

Un rapport accablant.

« Je suis surpris par son contenu », déclare le procureur, avant d’ajouter sans se démonter qu’il gardait « toute sa confiance auprès de l’adjudant ». Pourtant, une succession de faits similaires ne semble pas être pris au sérieux par les autorités. Des tags avec des croix gammées avaient déjà été découverts sur la façade d’une piscine, une autre fois sur la façade d’une mosquée et sur le portail d’entrée d’un riverain. Un commerçant du centre-ville témoigne avoir déjà entendu des « Morts aux Arabes » proférés par une vingtaine d’individus « de type européen ». Et d’autres affaires avec d’autres plaintes déposées. Et toujours le même constat : d’un côté, une justice qui donne du temps à la défense des extrémistes de s’organiser. Une justice qui prononce des relaxes ou des sursis lorsque les accusés affichent ostensiblement des signes de sympathie au IIIème Reich. C’est seulement dans le cas d’une récidive que des peines de prisons fermes peuvent être prononcées. Ceci fut le cas lors de l’affaire du SDF maghrébin de Laon agressé et dont le corps a été taggé de croix gammées par une bande de jeunes de type européen (peine de 8 mois ferme prononcée contre le récidiviste). D’un autre côté, une justice qui procède par comparutions immédiates, qui prononcent des peines de prison ferme lorsque ces derniers affichent, par leur patronyme, une référence maghrébine et/ou musulmane. Y a-t-il matière à s’inquiéter d’une montée du racisme ? « Non, coupe un officier de police judiciaire. On ne peut pas dire qu’il y a une montée du racisme. Pas plus que d’habitude en tout cas. Pour moi, c’est cyclique. »

La presse locale évoque régulièrement des tensions communautaires entre jeunes « skinhead » d’un côté, et jeunes « d’origine maghrébine » de l’autre. « Comment peut-on parler de bandes rivales [..] quand d’un côté on porte des croix gammées et que l’on crie haut et fort son appartenance à la mouvance nazie ? » s’étonne Karim Chafi, Président de l’association AJIR. « Mais quel est ce maire qui accepte que des individus adeptes de la peste brune insultent d’honnêtes citoyens sur la place de sa mairie ? » s’interroge-t-il. Ainsi, c’est le laisser-faire des autorités sur la poussée inquiétante de l’expression du nationalisme nazi qui alimente un sentiment amer d’impunité quand les victimes osent déposer plainte. Le cas de Fethi B. est exemplaire : les victimes ont peur de se retrouver coupables. La première plainte de M. B. contre ses agresseurs a abouti à la prononciation de condamnations à des peines de prison avec sursis sans inscription dans leur casier judiciaire.

Karim Chafi, joint au téléphone, s’inquiète de ce climat d’insécurité et du sentiment d’impuissance qui gangrène les victimes. Il a saisi lui aussi la Ministre de l’Intérieur l’an dernier, le chef de cabinet de cette dernière lui signale que le préfet de l’Aisne a été saisi pour un examen attentif et approprié de la situation. Résultat : M. Chafi attend toujours des nouvelles.

La municipalité de Chauny, prompte à effacer les inscriptions nazies sur la façade de la piscine municipale, l’a été beaucoup moins pour traiter la façade de M. Olezyk, taggée de deux croix gammées doublées du slogan : « La France blanche ». L’adjoint au maire aux sports, M. Gwenaël Nihouarn, a même osé accuser M. Chafi de souffler sur les braises du communautarisme sous couvert humanitaire, et de faire ainsi le jeu du Front National. Il faisait référence à un match de football de solidarité organisé par l’AJIR suite au bombardement de la bande de Gaza en janvier dernier. D’après M. Chafi : « En interpellant Madame la Ministre de l’Intérieur sur la situation pour le moins inquiétante qui sévit à Chauny, je délivre un message sur le laxisme de notre équipe municipale qui a jugée inutile la venue du Préfet sur Chauny. Pourtant, nous estimons que sa présence s’impose, car le préfet n’a pas manqué de venir quand des voitures ont brûlé en novembre 2005. »

Ajoutons que la section Front National de Chauny entend surfer sur cette vague en créant une association nommée « Contre le racisme anti-blanc ». Le porteur de ce projet tient tout de même à préciser qu’elle n’aura pas de « caractère politique » et ajoute que : « Tous ceux qui auront des idées néo-nazies, nous n’en voulons pas ». Nous voici rassurés.

M. Chafi conclut ainsi notre entretien : « Nous nous sentons complètement démunis, j’ai l’impression d’avoir utilisé tous les recours à ma disposition. Hélas, sans résultat ».

Le mot de la fin à ce lycéen de Chauny : « Bonjour, je m’appelle Geoffrey j’ai 16 ans et je suis scolarisé au lycée Gay Lussac. Je voulais réagir à propos des racistes. Depuis 1 ans les skins se multiplient dans la commune de Chauny et ses alentours et ce n’est pas normal c’est même honteux qu’à chaque bagarre entre skins et maghrébins, on punit le maghrébin parce qu’il a frappé en premier, mais de voir des cranes rasés, des attitudes provocantes j’appelle ça de l’incitation à la violence. Il faut vraiment lutter contre ce « fléau » et je me sens concerné car beaucoup de mes amis sont d’origine maghrébine. Merci d’avoir lu mon commentaire. »

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